Perception des ressources spécialisées et de l’accompagnement des personnes migrantes en situation d’addiction

22 novembre 2025

Avis : Maider Moreno García

Dans l’« Étude sur l’amélioration de l’accompagnement des personnes souffrant d’addictions d’origine migrante sous un angle de genre » que nous développons tout au long de cette année 2025, l’un des volets porte sur l’analyse et la diffusion des besoins des personnes qui migrent et qui luttent contre des addictions à des substances, en recueillant leurs expériences et leurs perceptions.

Les témoignages évoquant les ressources sociales et l’« accompagnement » sont variés et nous éclairent sur des aspects généraux que les professionnels eux-mêmes décrivent dans leurs entretiens, tels que le manque de ressources, la précarité et même l’insalubrité de certains lieux (notamment les hébergements pour migrants ou demandeurs de protection internationale) ainsi que la surveillance ou le contrôle auxquels ces personnes sont soumises dans ces espaces.

Plusieurs récits décrivent de longs processus de violence bureaucratique, les droits étant toujours subordonnés aux démarches. Des démarches qui semblent conçues pour devenir un piège. De même, sous le couvert des protocoles et des référés, les personnes interviewées se sont fréquemment senties déshumanisées et négligées. Les témoignages insistent sur un traitement allant de l’infantilisation au racisme, comme le montrent les extraits suivants :

« […] on venait te récupérer à sept heures du soir, alors qu’il faisait encore jour, c’était comme accompagner les enfants à l’école. On arrivait là, on se disputait avec celui qui essaie de se faufiler, qui est ivre et bon, il faut faire la queue pour monter dans le bus, pour baisser du bus, pour entrer dans le site. En entrant dans le site, la file pour ranger les affaires dans le sac. Il faut attendre et supporter l’odeur pestilentielle, bien qu’il y ait des douches, même si l’eau n’est pas chaude, la nourriture ce sont des légumes qu’ils ont congelés dans l’eau et avec de l’eau ils les ont en partie décongelés et c’est ainsi qu’ils vous les ont servis. Ils sont 16 personnes dormant dans une même chambre… ». (Carlos, Venezuela, 48 ans, 20/03/2025, Madrid).

« Ce lieu ne me plaît pas du tout, pas du tout [lieu religieux]. Là, je sens le regard discriminant des travailleurs sociaux. Cela ne m’était jamais arrivé auparavant. Quand on nous servait le repas, si une camarade disait ‘oh il n’y a plus de tomates’ ou faisait un commentaire, on disait ‘ah bon, mais dans ton pays qu’est-ce que tu mangeais ? Il faut être plus reconnaissant(e), car peut‑être que dans ton pays ce service n’existe pas, alors tu dois être reconnaissant(e)’. Ou on me reprochait d’être en Espagne depuis 8 ans et de ne pas avoir obtenu les documents, on me disait que j’avais été un peu paresseuse et je répondais que j’avais eu d’autres problèmes.” (Alejandra, 32 ans, Colombie, 12/05/2025, Barcelone).

Les deux extraits décrivent un régime d’assistance qui opère comme un dispositif disciplinaire et moralisant. L’organisation du temps (« on te récupérait à sept heures… comme pour emmener les enfants à l’école »), les files et les contrôles successifs produisent une infantilisation des usagers: on suppose une incapacité d’autogestion et on impose une tutelle qui efface l’agence ou la capacité d’action des personnes. On peut aisément faire le parallèle avec la logique des institutions totales: confinement des corps, régulation minutieuse des routines et homogénéisation des besoins, avec des effets de mortification du moi (Goffman, 1961). La précarité matérielle – nourriture décongelée à l’eau, douches froides, seize personnes par chambre – s’inscrit dans un discours qui naturalise le malaise comme prix de l’aide, glissant vers une économie morale de la gratitude qui transforme les droits en concessions révoquées (Bauman, 2004). Le regard qui contrôle et corrige ne se contente pas d’administrer les ressources: il classifie les personnes. En termes d’étiquetage, les migrant·e·s se voient attribuer l’identité de « bénéficiaires problématiques », légitimant des sanctions symboliques et des pratiques de traitement dégradant (Becker, 1963).

Dans le second extrait, cette catégorisation prend une coloration raciale et féminine. L’interpellation « dans ton pays qu’est-ce que tu mangeais ?… sois plus reconnaissant(e) » déploie une violence symbolique comme un rappel d’infériorité qui exige de la déférence. L’accusation de « paresseux(se) » pour ne pas avoir « obtenu les documents » individualise un blocage structurel – des rendez‑vous impossibles, l’opacité des démarches – et renforce les binômes « bonne usagère obéissante / mauvaise usagère qui proteste »; « migrant·e désiré·e / migrant·e indésirable » ou même « bon pauvre / mauvais pauvre ». Cette grammaire du mérite déplace la responsabilité sur la personne, occultant les défaillances et les problèmes structurels; tout geste de réclamation confirme le stéréotype (Becker, 1963). Ce qui apparaît comme une aide devient une cage de fer affective et administrative: on exige gratitude, discipline et silence en échange de l’hébergement et de la subsistance, tandis que le racisme ordinaire marque des hiérarchies de valeur et de citoyenneté (Weber, 1978; Bauman, 2004). Pour celles et ceux qui ne maîtrisent pas la langue ou qui portent des violences antérieures – notamment les femmes et/ou les personnes LGTBIQ+ –, l’asymétrie se multiplie et s’intersectionne, la promesse d’insertion se substitue à la contrainte, et l’accompagnement devient gestion, aboutissant à une inclusion différenciée qui humilie autant qu’elle assiste. En conséquence, de nombreuses personnes abandonnent les parcours et itinéraires présentés comme des cheminements de rétablissement. Souvent, cela tient aux règles qui régissent leur propre parcours.

Bibliographie

Bauman, Z. (2004). Wasted Lives: Modernity and its Outcasts. Polity.

Becker, H. S. (1963). Outsiders: Studies in the Sociology of Deviance. Free Press.

Goffman, E. (1961). Asylums: Essays on the Social Situation of Mental Patients and Other Inmates. Anchor Books.

Weber, M. (1978). Economy and Society (G. Roth & C. Wittich, Eds.). University of California Press.

Thomas Leroy

Thomas Leroy

Je m’appelle Thomas Leroy et je suis le rédacteur de Placebo. Médecin de formation et passionné par le journalisme, j’ai choisi de créer ce média pour apporter une information claire et indépendante sur la santé et les addictions. Chaque jour, je m’engage à rendre accessibles des sujets complexes afin d’aider chacun à mieux comprendre et agir.