Ciné Alpha (2025) — Julia Ducournau

24 novembre 2025

Natalia Sepúlveda Reina – Journaliste spécialisée en communication sociale

Alpha (2025) confirme que sa réalisatrice, Julia Ducournau, n’est pas intéressée par la provocation facile, mais par une politique du corps qui dérange par accumulation et non par choc. Le film se déroule dans un espace reconnaissable bien que pas totalement défini, une communauté traversée par une maladie qui transforme la peau en marbre et par un climat de suspicion; et là, il y insère une histoire petite qui pointe vers des dynamiques bien plus vastes: la gestion de la peur, la surveillance des corps vulnérables et la transmission silencieuse de l’étiquette.

Avant d’entrer dans sa lecture politique, il convient d’avertir: Alpha contient des scènes vraiment désagréables et des moments d’une grande angoisse, non tant par l’explicitation du body horror que par la crudité avec laquelle elle montre la fragilité des corps. Ducournau ne s’attarde pas, mais ne détourne pas le regard non plus, et cette insistance peut ébranler, surtout chez ceux qui abordent le film avec une sensibilité corporelle ou émotionnelle soutenue.

De plus, la narration peut s’avérer difficile à suivre par endroits. Non pas parce qu’elle est incohérente, mais parce que Ducournau privilégie un rythme fragmenté, presque fébrile, où compte davantage l’expérience sensorielle de la peur que la clarté exposée. Il y a des moments où cette densité écrase, mais cela fait partie de la proposition: placer le spectateur dans un terrain incertain, proche de celui des personnages eux-mêmes.

Dans ce contexte apparaît aussi la figure du « vent rouge », une présence qui dans le film porte une charge rituelle et presque démoniaque. Dans la famille d’Alpha, une famille arabe marquée par des générations de pertes, de migrations et de silences, cette idée fonctionne comme un moyen d’appeler ce qui ne peut pas s’expliquer entièrement: la maladie, le deuil, l’addiction. Pour la grand‑mère, le vent rouge est un démon qui rôde, un mal qui peut s’abattre sur les corps avec la même facilité avec laquelle se transmet la peur. Cette lecture cohabite avec le regard de la mère, qui est médecin et qui, même depuis sa formation scientifique, ne parvient pas à échapper à la pédagogie de la peur héritée.

La phrase de l’oncle Amin, malade et traversé par l’addiction, résume ce mélange de mythe, de corps et de vulnérabilité: « Tu vois le vent rouge souffler dans mes veines ? » Il nomme lui‑même le démon qui le poursuit, non pas par superstition, mais par l’épuisement physique et émotionnel qui l’a progressivement écarté du centre familial. Cette ligne révèle comment l’étiquette et la maladie s’infiltrent dans l’identité, comment elles peuvent devenir partie intégrante du sang familial.

Le film commence avec Alpha, une fille de 13 ans, qui rentre chez elle avec un tatouage improvisé. La mère interprète cette marque non pas comme une simple farce, mais comme une porte potentielle vers une autre catastrophe.

Ducournau s’empare des traditions du body horror, mais les réinvente. La déformation corporelle ici ne fonctionne ni comme élément spectaculaire ni comme métaphore évidente du désir, mais comme un registre de la manière dont la peur sociale altère la perception du corps avant même que ce corps ne change.

Pour comprendre ce que propose Alpha, il convient de regarder au‑delà de l’intrigue. En France, persistent les débats sur la gestion sanitaire de la peur: depuis le sida jusqu’aux crises récentes, en passant par les politiques migratoires qui mêlent suspicion, santé publique et contrôle des frontières. Ducournau semble reprendre cet imaginaire, non pour offrir un commentaire direct, mais pour nous plonger dans la texture de la peur quotidienne: comment elle s’installe, comment elle se transmet, comment elle module les relations.

Le personnage d’Amin, l’oncle malade et pris dans une addiction, approfondit cette lecture. Ce n’est ni un « thème » ni un « message »; c’est un corps déplacé du cœur de la narration, comme beaucoup d’autres corps marqués par la consommation et mis à l’écart du cadre social. Son déclin n’apparaît pas pour choquer, mais pour expliquer pourquoi la mère surveille avec un contrôle excessif et pourquoi elle lit sur la peau de sa fille des signes d’un danger imminent: l’expérience antérieure d’un corps familial détruit par l’addiction transforme chaque geste en soupçon. Quand la mère observe sa fille avec une rigueur presque clinique, ce qui se révèle n’est pas une névrose individuelle, mais une pédagogie de la peur intériorisée. Quand la communauté murmure au sujet du virus qui “transforme la peau en marbre”, l’important n’est pas la vraisemblance, mais la facilité avec laquelle le soupçon devient habitude.

Voilà où réside la puissance culturelle et politique d’Alpha. La contagion principale est émotionnelle. Ce n’est pas la maladie fictive qui organise la vie des personnages, mais la lecture sociale de cette maladie.

Thomas Leroy

Thomas Leroy

Je m’appelle Thomas Leroy et je suis le rédacteur de Placebo. Médecin de formation et passionné par le journalisme, j’ai choisi de créer ce média pour apporter une information claire et indépendante sur la santé et les addictions. Chaque jour, je m’engage à rendre accessibles des sujets complexes afin d’aider chacun à mieux comprendre et agir.