Comme évoqué dans la publication précédente, les stéréotypes de genre n’influencent pas seulement la manière dont la société juge les femmes confrontées à des dépendances, mais aussi la façon dont elles sont prises en charge, diagnostiquées et traitées au sein du système de santé.
Le problème ne s’arrête pas à la consultation médicale. Les programmes de traitement des addictions sont aussi traversés par des stéréotypes de genre. Pendant des années, ces programmes ont été conçus à partir de modèles masculins, fondés sur les expériences et les parcours des hommes consommateurs, alors que les femmes restaient invisibles ou traitées comme des exceptions.
Bien que ces modèles se présentent comme « universels », dans la pratique ils ignorent les réalités propres aux femmes : les causes de leur consommation, leurs contextes de violence, leur charge de soins ou les conséquences du stigma social.
À noter qu’en 2023, sur le total des personnes admises en traitement, 39 592 étaient des hommes et seulement 9 043 des femmes (OEDA, 2025).
Ce que le modèle masculin ne prend pas en compte
- Le lien entre addiction et violence de genre
Selon les données du Ministère de l’Égalité (2024), 1 femme sur 3 (33 %) ayant subi des violences physiques ou sexuelles a consommé une substance; et 12,7 % des femmes ayant subi des violences sexuelles hors du cadre conjugal ont consommé une substance (médicaments, alcool ou drogues) pour faire face à ce qui est arrivé. Cependant, de nombreux traitements n’intègrent pas la violence comme partie du parcours clinique, les traitant comme une question distincte de la consommation. - La charge de soins et les rôles de genre
De nombreuses femmes qui souhaitent débuter un traitement se heurtent à des obstacles pratiques : elles n’ont pas avec qui laisser leurs enfants ou les personnes dépendantes, les horaires ne sont pas compatibles ou l’environnement thérapeutique n’est pas sûr. Cela entraîne des taux d’abandon plus élevés, non par manque d’engagement, mais par manque d’adaptation. - Motivations et trajectoires distinctes
Les femmes ont tendance à consommer comme moyen de réguler la douleur émotionnelle, le traumatisme ou la violence, ou comme automédication pour des troubles de santé mentale, fréquemment en réponse à des expériences traumatiques; à la différence des hommes qui s’initient souvent à la consommation dans une optique de nouveauté ou de renforcement (Prieto-Arenas, L. et Arenas, M. C., 2025). Sans une approche qui prenne en compte ces causes, le traitement devient superficiel et la problématique réelle n’est pas abordée. - La stigmatisation morale comme barrière invisible
Alors que les hommes consommateurs sont souvent perçus comme « malades » ou « transgresseurs », les femmes sont jugées comme « irresponsables » ou « mauvaises mères ». Ce jugement moral s’insinue aussi dans les espaces thérapeutiques, où de nombreuses femmes se sentent honteuses ou craignent d’être jugées.
Dans l’étude réalisée par l’Association Progestión « Analyse de l’accompagnement des femmes ayant des problèmes d’addictions et de violence de genre » (Beatriz Poza, 2024), 87,4 % des femmes participantes estimaient, d’après leur expérience, qu’il devrait exister des traitements séparés par sexe, citant des témoignages tels que « parce que les consommations et les problèmes sont différents » ; « nous ne sommes pas les mêmes et on nous met davantage de barrières » ; « parce que nous avons la charge des enfants ». De plus, les 100 % se déclarent d’accord pour dire que les femmes rencontrent plus de difficultés pour accéder à la réhabilitation : « la stigmatisation sociale que nous subissons, l’influence culturelle qui te pousse à supporter, le fait de ne pas être consciente des problèmes ».
Un modèle dépourvu de perspective de genre entraîne un taux d’abandon plus élevé en raison du manque d’espaces sûrs et de ressources adaptées, une efficacité thérapeutique moindre du fait de l’absence d’intégration du traumatisme, de la violence et de la santé mentale, et le risque de réexposition au traumatisme et de revictimisation dans des environnements mixtes ou trop rigides.
Rompre avec les biais de genre dans l’accompagnement et le traitement suppose de repenser l’ensemble du système sanitaire et thérapeutique. Il ne s’agit pas seulement de créer des programmes exclusifs pour les femmes, mais de garantir que les programmes existants et les programmes dédiés reconnaissent leurs besoins réels.
Cette publication fait partie du projet « Femmes conscientes II » (sensibilisation spécifique pour les femmes confrontées à des problématiques d’addictions), financé par le Ministère de l’Égalité via la Délégation du Gouvernement contre la Violence de Genre.